Où poser sa valise ?

 

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Visiteur d’un jour ou d’une heure nous gagnons furtivement la ville où nous vivions dans une autre vie. Nous osons à peine poser notre regard sur la maison qui fut nôtre. Combien de fois avons-nous songé à ce voyage ? A présent,  plantés dans cette rue devenue froide et triste, écrasés par le décor, nous sommes plongés dans une nouvelle dimension.

Le célèbre cinéaste Alexandre Arcady  accomplit son pèlerinage au pied de la Casbah d’Alger, dans la rue du Lézard où il naquit. Il osa filmer sa démarche personnelle et intime. Il présenta son reportage sur une chaîne de télévision française, et ne put résister au besoin de partager avec le public son authentique saudade (1). Il  le fit avec avec émotion  en photographiant lui-même sa maison natale devant les caméras plantées dans la rue de son enfance. Rien n’avait changé,  comme hier d’autres enfants inconnus jouaient aux mêmes jeux, inconscients du drame qui se déroulait chez ce banal touriste.

Celui-ci fut contraint  d’abandonner sa « patrie » voilà des dizaines d’années déjà.

Par cet acte symbolique et solennel, ce personnage du cinéma décida de transcender sa condition d’exilé. En appuyant sur le déclencheur de son appareil photographique, il déclara  : « Voilà, je ne suis plus qu’un touriste anonyme». L’œuvre de ce célèbre metteur en scène pris ainsi toute sa dimension. On mesure sa profonde et sourde tempête intérieure qu’il éprouva après son embarquement pour la France.

(1) Mot portugais, intraduisible, décrivant un sentiment de peine et de mélancolie, dont on souffre et qui finalement avec le temps accompagne doucereusement la misère du coeur.

 

Qui confond retour et pèlerinage ?

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Revenir après d’interminables années passées ailleurs, loin, en voyage, sans avoir jamais quitté du cœur le lieu ou la ville que l’on a aimé,  revenir dans ces endroits qui comptaient tant pour nous et que la vie nous a fait abandonner, revenir alors, n’est-ce pas une folie ? N’est-ce pas prétendre reconquérir le temps et reconstruire l’espace, comme un fada ? Pour cela, faudrait-il être touché par les fées. Admettons ! Nous voici de retour…

Tout nous paraît familier et irréel à la fois, pas vraiment hostile mais indifférent, figé et froid, endurci, inerte et quand même étranger. Les âmes qui hantaient notre conscience ne sont hélas plus ici. Comment revivre des gestes oubliés ? Les chemins menant aux jardins sont abandonnés et méconnaissables ou introuvables. Ils n’aboutissent qu’au vécu sec et amer de la sortie  d’un cauchemar.

Un souffle éthéré produit un léger tourbillon et soulève des feuilles mortes étalées depuis l’automne dernier sur le parvis de l’église. Comme l’esprit, cette douce brise vespérale incline l’herbe folle et sauvage qui a su prendre racine entre les pierres du portail. Les cloches de l’angélus tintent ! Quel bonheur ! Rien n’a changé…?  Enfin voilà le retour des souvenirs. Ils  réaniment notre mémoire comme un sang neuf régénère un corps anémié. Hélas, ce bourdon n’est qu’un mirage auditif trompeur :  illusions et réminiscences attendues ou recherchées. Les cloches se meurent dans une triste agonie à la nuit tombée. Ce fut un rêve dans le rêve aussi clair que la splendeur d’anges perchés sur les hauteurs d’un clocher lézardé.

Revenir

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Revenir, c’est se retourner sur Sodome et Gomor et surprendre l’œuvre du temps.

Revenir, c’est risquer la douleur d’un soldat après la guerre, hébété devant  son village en ruines ou sous les décombres.

Revenir, c’est goûter aux sentiments de ce réfugié reparti, fatigué après un long périple.

Revenir, c’est errer dans un stade abandonné à la recherche des échos de clameurs passées.

Revenir, c’est visiter sa tombe.

Revenir, c’est éprouver le drame d’une « gueule cassée » devant le miroir de sa chambre.

*

Une rue familière nous apparaît dans un décor de cinéma. Elle ne donne nulle part ! Des vergers abandonnés, envahis de ronces, offrent en abondance des fruits inaccessibles et que nul ne cueillera. Le village est ce puzzle qu’un enfant coléreux aura renversé d’un geste d’impatience.

Voici  nos maisons,  surprenantes et irréelles, éprouvées par le temps. Elles nous laissent indifférents. Occupées par des inconnus, ceux-ci s’interrogent à notre sujet, nous ces « étrangers »,  curieux, immobiles devant  leur porte. Méprisés et indésirables, nous nous nous éloignons coupables de nous retrouver.

Surgissent alors  des revenants sortis des tombes, hagards. Tant de drames et d’évènements passés nous donne la nausée.

Nous repartons, et pour toujours cette fois-ci. Il faut bien achever ce rêve ou notre mort, sortir de ce cauchemar et se décider enfin de revivre ou d’accepter notre mutation.

Ne nous retournons jamais !

 

Partir

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Partir … ? Partir longuement ou momentanément et librement, assuré d’un retour, n’est que péripétie touristique. Mais, quitter son pays à jamais, c’est mourir ou sombrer dans un rêve et chercher le sommeil. Le voyageur passera les frontières, les douanes sûrement mais finalement devant le gardien du seuil difficilement, celui des passages entre les mondes, hors du temps et de l’espace. Partir ainsi, c’est re-naître après avoir abandonné toute chose matérielle et ses souvenirs.

Le bateau  vient de lâcher ses amarres. Sur le pont, le voyageur vers l’infini aperçoit une ultime fois les dernières maisons du rivage. Elles sombrent peu à peu dans la confusion de l’horizon et du ciel. L’album de la vie se referme sur cette image. Scintillent alors les souvenirs comme naissent les étoiles confondues aux lueurs des phares au seuil de la  nuit tombée discrètement. Le temps dévoreur achève son ouvrage: l’espace  disparait irrémédiablement.

Dans le désert de la traversée, les souvenirs cherchent éperdument à reprendre corps comme les sirènes celui des hommes, par leurs chants ou par leurs enchantements: c’est le combat de l’âme. S’installe la nostalgie et la mélancolie, puis la tristesse et peut-être la détresse ? La houle de l’angoisse envahit le cœur qui n’imagine aucune autre vie dans d’autres temps.

Voici l’Aurore avec la nouvelle vie préparée dans le secret de la nuit. Les premières douleurs de la re-naissance encouragent la poursuite du chemin. Voici Midi ! Un optimisme exagéré anime le voyageur mais,  quand le soleil faibli, la fatigue revient et réapparaît le doute. Ainsi de nombreuses autres nouvelles nuits éprouveront le voyageur dans sa pérégrination, avant qu’un temps nouveau  retrouve un  nouvel espace.

 

Les exilés

Metz 2008 Décembre foule Kopie

Au bout de l’allée marchande d’un centre commercial, l’escalier mécanique les mène vers le ciel, sous l’immense véranda déjà illuminée par la douce lumière première du soleil de ce matin d’hiver. Les premiers rayons percent et caressent la pointe des plantes grasses de ce hall supérieur,  avant que ce semblant d’atrium sorte de sa semi pénombre.

Les badauds ne sont pas encore arrivés et nul ne déambule encore. Mais, déjà, les coquettes vendeuses, indifférentes, se pressent. Leurs talons claquent sur les dalles de marbres  et résonne sous la voûte de verre. Les rampes en acier inoxydable étincellent sous le timide soleil de ce matin et éclipsent les pâles reflets des enseignes lumineuses. Les jets d’eau du bassin ont repris leurs mouvements acrobatiques et les gouttes d’eau forment des billes de cristal éphémères. Il règne dans ce patio une atmosphère rassurante analogue à celle d’une oasis à la sortie de la nuit sous la fraiche et divine rosée matinale avant une nouvelle journée splendide pleine de promesses.

Ils se tiennent sereins près de la rampe, silencieux, dignes, droits, revêtus pour certains d’un vieil imperméable trop gris et trop court et pour d’autres de modestes blousons ou de paletots usés aux couleurs neutres. Leurs visages sont marqués par les épreuves, l’abandon, la trahison, l’isolement, l’ennui, la lassitude et la résignation. Les regards sont empreints d’une douce sévérité due à l’expérience de la vie, mais leur visage trahit la douceur d’une vraie philosophie et d’une fidélité à eux-mêmes. Puis, les rejoignent peu à peu, d’autres camarades ou d’autres amis. La main sur le cœur, ils s’échangent la paix respectueusement et discrètement. Ils se connaissent bien. Ils sont peu. Peut-être étaient-ils plus nombreux, il y a quelques années passées ? Discrets, ils conversent calmement entre eux sans hausser le ton. A l’instant, seules des choses banales sont échangées entres eux, sans mondanité et par simple convenance mêlée de sincérité en signe d’amitié. Les personnages ne sont-ils pas eux-mêmes banalité pour les premiers visiteurs déjà affairés ? Nul ne remarque ces hommes dignes, de grande tradition et d’une noblesse ignorée.  Sont-ils inexistants ou oubliés ? Sont-il vraiment hors du temps et du monde ? Des mondes s’ignorent, se croisent et ne se rejoindront probablement jamais.

Depuis combien de temps ces sages tempes grises se retrouvent-elles ici au milieu des plantes de ce petit Alhambra qui les rassemblent et les transporte quelques instants certainement là-bas ?

Ainsi tous les matins ces âmes se retrouvent sous cette coupole et réchauffent leur cœur dans ce jardin suspendu au centre d’un monde insensible et aveugle. Il a bien longtemps qu’il n’est plus question de retour. Est-ce tabou et irraisonnable ? Les cœurs sont verrouillés et s’interdisent tout sentiment. La banalité des paroles échangées masque et contient d’impossibles aveux ou comble-t-elle des silences insupportables ? Les dignes regards de ces hommes d’honneur ne trahissent aucun sentiment, malgré le parfum de la triste solitude que dégagent de leurs âmes anonymes. La vérité est inexprimable. Alors, il ne sera question que du bonheur partagé ce matin.

L’Eglise un lieu redoutable

L’espace et le temps sont des caractéristiques essentielles du cadre de la liturgie. Les trois Messes de Minuit de Noël, au solstice d’hiver, Porte du Ciel et les trois autres Messes de la Saint Jean des Templiers, au solstice d’été, Porte des Hommes, l’illustraient. Avant les réformes liturgiques de 1956, seule la phase ascendante du retour de la lumière, de Minuit à Midi, permettait la célébration d’une messe.

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L’inauguration d’un immeuble administratif ou d’une école etc. donne toujours lieu à une cérémonie au cours de laquelle une personnalité pose symboliquement  la première pierre de l’édifice. Elle n’a pourtant plus grand rapport avec la tradition.

Le lancement de la construction d’une église donnait lieu  à un « véritable travail » de maçonnerie à l’évêque officiant, lors de la pose des premières pierres sacrées et de la consécration des douze piliers de l’édifice.

L’angle Nord-Est de l’édifice religieux en projet recevait la pierre fondamentale. Chaque base angulaire devait reposer sur une pierre analogue. Elles marquaient l’angle du carré symbolique formé des quatre points cardinaux. L’autel, la pierre du sacrifice, placée au centre du temple devait être ajustée dans l’axe de la pierre angulaire située au sommet de l’édifice. Les règles de construction des pyramides étaient très significative à ce propos.

Comme de véritables barques, les églises était orientées vers le soleil levant ou vers Jérusalem. Plus tard certaines furent orientées  vers Rome ou vers un centre ou  un siège spirituel. Le prêtre en était le timonier.

Il ne faut pas confondre pierre angulaire et pierre fondamentale. Les livres de la franc-maçonnerie anglaise parlent de corner Stone pour la pierre fondamentale et de keystone pour la pierre angulaire et comme le mot l’indique, elle est la clef de voûte (1).

René Guénon  – Symboles de la science sacrée.

Les Pâques du vin

Tout au long de l’année la couleur des vignes marque l’avancée du temps. Quand l’or abandonnera  progressivement les feuilles pour se transformer en sang, alors la vigne livrera ses belles grappes généreuses. Le Soleil entrera dans la Vierge et commenceront les vendanges. Le temps de la récolte terminée, commencera le travail du vigneron. Enfin, le Soleil se retirera dans le Scorpion et mettra le vin en sommeil jusqu’à Pâques.

Le raisin, comme le blé, aura subi maintes manipulations et un véritable martyr : coupé, broyé puis pressé. Au sortir du pressoir il est doux, parfumé et généreux. Les enfants le boivent avec plaisir.

C’est dans la nuit de la cave que la transformation s’opère, comme aux Noces de Cana ! Ce doux breuvage devient soudain amer, piquant et à le boire il vous griserait. Arrive le printemps et le vin montre son vrai corps. En Anjou, cette belle province à l’âme aussi noble que les grains de ses vignes, les vignerons disent:  le vin doit d’abord faire ses Pâques avant de sortir de la Cave . C’est une règle universelle. Comme un ressuscité, il pourra sortir du caveau pour retrouver la lumière.

Saint Georges sur Layon en Anjou

Le vin est une boisson magique . Il vous tourne vite la tête et vous transporte dans un autre monde. La sagesse populaire rapporte que le premier verre rend l’homme doux comme un agneau. Le second le rend bavard et drôle comme un signe, le troisième lui fait adopter un comportement digne d’un porc. Après le quatrième verre, l’homme devient agressif et violent comme un tigre. C’est le déroulement des quatre phases d’un monde.

Hasard de la linguistique:  En chinois, roi ou seigneur se dit Wang. En luxembourgeois la vigne c’est Wangert. Ce heureux hasard nous permet l’expression, après avoir abusé du bon vin, d’ Etre dans les vignes du Seigneur.